En France, personne n’a vendu autant d’albums que lui cette année. On le voit partout, mais prononcez-vous son nom correctement et connaissez-vous sa carrière de rappeur ?
Stromae pendant l’enregistrement de « Vivement dimanche » à Paris en septembre 2013 (PJB/Sipa)
En quatre mois, le Belge de 28 ans a vendu plus d’un million d’albums en France, dépassant vite fait bien fait Daft Punk et Les Enfoirés (dont il a décliné l’invitation). Ses concerts débordent ; on le voit partout, tout le temps.
A partir des documentaires et des articles qui lui sont consacrés et d’échanges avec deux journalistes belges, nous vous proposons quelques-uns de ses secrets. Savez-vous par exemple qu’il y a une histoire de taboulé derrière le clip de « Formidable » ?
1 - On dit « Stromaï » et pas autrement
Gentil garçon, Stromae ne prend plus la peine de corriger la mauvaise prononciation de ces Français qui l’aiment tant. Mais dans une de ses premières chansons post-rap, il répète suffisamment « Stromaï » pour nous passer l’envie de le dire autrement.
Stromae, « C’est Stromae »
2 - Une chanson de rappeur prémonitoire : « Faut que t’arrêtes le rap »
Lui, l’avant-dernier de la fratrie, envoyé en pension parce que ses résultats scolaires sont médiocres, se met, à son tour, à écouter du rap : Sinik et surtout l’excellent « Temps mort » de Booba.
Dans son lycée jésuite, il rencontre Jean-Didier avec qui il démarre le hip-hop. Les débuts fleurent bon l’amateurisme : le nom de leur duo n’a rien de fou – « Suspicion » – Jean-Didier devient JEDI et leur seule chanson a un titre prémonitoire, « Faut que t’arrêtes le rap ».
Suspicion, « Faut que t’arrêtes le rap »
« Faut vraiment être belge pour chanter “ Faut que t’arrêtes le rap ” en rappant. »Laurent Hoebrechts, journaliste musique au magazine Focus Vif :
« Son passage dans le rap est passé inaperçu et à l’époque, on lui reprochait déjà de ne pas vraiment être dans le rap, d’être un peu à côté. »
3 - Il compose pour des chanteuses de R’n’B pas terribles
Le producteur Tefa, l’ancien acolyte de Michael Youn – « Danse le raggamuffin, gros patapouf ! » – le repère et lui fait composer des chansons pour Kery James, notamment « Le Vrai Peura ».
Il fait aussi des productions pour des chanteuses de R’n’B pas terribles comme Anggun ou Melissa M. Mais le Bruxellois a bien plus d’ambition que ça.
4 - Il n’est pas passé très loin de faire de la téléréalité
Lors d’un stage à NRJ, il laisse sa maquette qui convainc tout le monde. La chanson se classe en tête des ventes dans dix-neuf pays et Kanye West en fait carrément un remix. Il y a eu des dizaines d’autres reprises bien moins classes, pour le Mondial de foot ou le ramadan.
Stromae feat. Kanye West, « Alors on danse »
En fait, à cette époque, la Belgique connaît déjà bien Stromae grâce à ses vidéos sur Internet, ses « leçons de musicien à deux balles », où il joue au prof de musique charmant et marrant. Le chanteur a vite compris que la viralité et l’originalité porteront sa carrière. Au Soir, il explique :
« Mon producteur voyait, lui, les choses en plus grand. Il voulait faire une téléréalité sur ma vie, mais je n’estime pas avoir le charisme d’un Snoop Dogg, par exemple. Alors on a pensé au concept des leçons, plus modeste et qui me correspondait mieux. Le but était d’intéresser autant les musiciens avertis que les simples amateurs de musique. »Quand on l’accuse d’avoir vendu son âme au marketing, le Belge répond que chacune de ses créations doit être une œuvre artistique et qu’il ne fait pas ça pour l’argent. A la fin de ses concerts, Stromae est un des rares artistes à refuser de vendre des produits dérivés tout pourris.
5 - Sa blague belge préférée : « Deux œufs sont dans un frigo... »
« C’est deux œufs qui sont dans un frigo. Y en a un qui dit à l’autre : “ Pourquoi t’es tout vert et t’as des poils ?” L’autre lui dit : “ Je suis un kiwi, connard. ” »L’humour est un trait de caractère de Paul Van Haver, comme de son personnage Stromae. Il en met plein dans ses chansons, surtout quand c’est triste – écoutez donc « Pipi au lit » – et à chacune de ses apparitions médiatiques.
Son sketch avec Jamel qui l’aide à composer « Alors on danse » est hilarant.
6 - Derrière « Formidable », une histoire de taboulé
Tyler, The Creator, un artiste qu’il adore, sort un clip qui ressemble un peu à ce qu’il voulait faire. A Konbini, il explique :
« Là, tu te dis : “ Putain, merde, enfoiré, pourquoi tu l’as fait ?” En même temps, il n’a pas inventé la Barbie. On a quand même continué car ce n’est pas le même concept. »
Stromae maîtrise son projet artistique tout entier et le
travaille avec minutie. Ses clips et ses passages télé comptent autant
que sa musique. « Tous les mêmes » au « Grand Journal » ; le clip de « Formidable », bien sûr, conçu comme une réponse aux intrusions dans la vie privée.
Au début de l’année, les sites d’info belges reprennent en masse une vidéo amateur
de lui en train de manger du taboulé et de se faire emmerder par un
type qui se moque de sa Fiat 500. Avec « Formidable », il piège d’abord
les médias qui s’emballent sur sa déchéance supposée.Thierry Coljon, journaliste musique au Soir :
« Il a le souci de tout contrôler, notamment sa vie privée. Il estime que la médiatisation a nui à sa précédente relation [avec une miss Belgique, ndlr]. Quand un journal belge est parti interroger sa mère et sa voisine sans son accord, il l’a très mal pris. »
7 Il reprendra du Brel quand on cessera de le comparer à lui
L’ancien rappeur revendique de s’inspirer de la présence physique de son aîné – dans le clip de « Te quiero », c’est flagrant – mais ne connaît pas bien son œuvre. Il l’écoutait un peu pendant sa période rap, « Ces gens-là » est une chanson qu’il adore.
Mais les deux figures qui le nourrissent le plus, ce sont Ibrahim Ferrer et Cesaria Evora, qui lui ont apporté la preuve que l’anglais est loin d’être la seule langue musicale. Il a croisé la Capverdienne une fois mais « en vieux timide de merde », n’a pas osé lui suggérer une collaboration.
En 2010, quand les Transmusicales de Rennes lui ont proposé de monter sur scène pour la première fois, il a choisi d’inviter Arno pour reprendre son « Putain, putain » qui lui plaît beaucoup. Ils rééditeront le duo. Les deux hommes sont très proches : Stromae l’appelle « Tonton », Arno adore son « petit chou à la crème ».
Stromae & Arno, « Putain, putain »
8 - Les cigares et l’amaretto comme seuls vices
Documentaire d’Arte sur Stromae
A part ça, il avale des salades de fruit à longueur des journées. Le Belge aime bien sortir mais assure n’avoir été vraiment bourré qu’une seule fois. Au Monde, il explique, geste à l’appui :
« Je me suis mis la tête à l’envers et j’en ai pleuré de honte, je me touchais le visage, comme ça. »Timide et superstitieux – toujours un noeud-papillon sur scène –, Stromae travaille avec sa tribu, jeune et familiale : son manager est un vieux pote, un de ses frères est son photographe, un autre s’occupe de la direction artistique, sa styliste est devenue sa petite amie.
9 - La chanson qui le fait pleurer : « Chan Chan »
Buena Vista Social Club, « Chan Chan »
- une enfance à écouter des chanteurs congolais comme Koffi Olomidé ou Papa Wemba ;
- Laurent Hoebrechts : « Il parle souvent de sa passion pour Pixar. Il y a vraiment quelque chose de commun dans ces deux univers, ce sont deux démarches inventives et très populaires. Ça plaît aux parents comme aux enfants. » ;
- parmi les clips qui l’ont le plus marqué, il en a cité quatre à Télérama : « Blinded by the Light » de The Streets, « Star Guitar » de Chemical Brothers, « Windowlicker » d’Aphex Twin et « Smack My Bitch Up » de Prodigy ;
- Pendant la composition de son dernier album, Stromae dit n’avoir lu qu’un seul livre, sur l’art du doute, lui qui répète être difficilement capable de trancher : « Comment déjouer les pièges de l’information ou les règles d’or de la zététique », d’Henri Broch ;
- Stromae écoute beaucoup d’eurodance et dit du bien de la musique des années 90. Il y a quand même une chanson qu’il n’assume pas d’avoir aimée : « Un, dos, tres, Maria » de Ricky Martin. « J’avais l’impression d’écouter de la salsa, c’est la honte. »
10 - Le New York Times trouve qu’il a des airs « d’Arabe ou de Touareg »
Il évoque aussi, comme dans tous les portraits de lui, son père, Tutsi tué pendant le génocide rwandais, qu’il a vu si peu. Il n’est allé qu’une fois au Rwanda, et le voyage a un peu foiré : il a attrapé le paludisme et, fiévreux, portait une cagoule en plein été.
L’article cherche à expliquer sa popularité :
« Sa musique est le reflet du désenchantement et de l’impatience qui ont remplacé la confiance en soi de la génération précédente en Europe. [...] Il est l’un des rares musiciens contemporains à évoquer aussi directement la morosité ambiante du vieux continent, et il le fait avec un éclectisme qui lui vaut les louanges de la critique. »Stromae regarde l’immense réussite qui lui tombe dessus avec un peu de crainte. Le journaliste Thierry Coljon dit qu’« il a très peur de l’indigestion » :
« Il voit venir le moment où, parce que les “beaufs” l’aiment aussi, les intellectuels le dénigreront. »
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